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"Dans le creux de la présence".

Par Federico Ossola en 2024 à propos de l'exposition L'obscurité, à peine plus au CMP de Bagneux.

 

         Celui qui connaît le travail de Laurent Chaouat trouvera dans cette nouvelle série de tableaux à la fois une continuité, en lien avec sa production précédente, et une forme de rupture.

        La continuité se retrouve dans le style, affirmé et singulier, dans la composition, où le souci d'équilibre est prééminent, et dans le traitement de l'espace et sa profondeur. Nous reconnaissons également certaines formes et figures qui reviennent dans son travail avec leurs contours esquissés et leur géométrie vibrante. Une tension entre abstrait et figuratif (Mais est-ce cette distinction légitime chez Chaouat ?) associée à une ascèse de recours et à une subtile complexité donnent sa puissance à cette sorte d’expressionnisme poétique qui le caractérise.

         Les points de rupture relèvent du geste et du rapport à l'image. Alors que la démarche de cet artiste semble souvent partir d'un premier moment presque méditatif qui précède le geste pour qu'ensuite le regard vienne convoquer le mouvement, le processus semble ici tout autre. Le choix est plutôt celui d'une dynamique du vertige où les sillons tailladés dans le bois et les gestes de peinture spontanés amènent une énergie frissonnante. L'effet est celui d'un saut dans le vide, sans possibilités de retour ou de rectification de la trajectoire, à ses risques et périls. Et la palette s'ouvre aussi, avec audace, sur de nouvelles expériences chromatiques, accentuées par le fond noir.

         Mais ce qui semble plus particulier à cette série est la nature de l'image proposée. Le procédé d’enlèvement de la matière dans ce travail sur le bois n'est pas au service de la production d'une image, même s'il participe à ses contours, mais se propose comme une pure soustraction. Cette opération ne produit pas pour autant un vide, mais un creux. C'est une sorte de ravinement qui renvoie plutôt à ce qui n'est plus là. Et l'image elle-même, en résonance avec ce geste, est une image en creux. Elle se présente comme une ombre ou un reflet, voire le négatif, d'une autre image qui serait ailleurs. Cet effet est redoublé par son rapport à la profondeur du fond dont elle semble détachée, une image en surface, « frontale » dira Chaouat. Le résultat est paradoxal et énigmatique, l'image est bien là mais elle revoie par une mise en abîme à une présence au-delà. L'image du tableau crée dès lors cet ailleurs et nous y invite.

 

          Aventurons-nous dans une conclusion où, dans ce creux de la présence, le creux revient à l'art et la présence à l'artiste.

 

 

 

« la manière blanche » de Laurent Chaouat

par Jean-Pierre Gandebeuf, 2017  www.jpgandebeuf.fr

Une fois passé Châtelet …  au fil de la ligne B du RER… dans le jardin des entités graphiques ... voici Cachan caché …  pour peintre extraterrestre dont le dessin est habité par le silence, la quête et la lumière. De larges rectangles peints occupent les cimaises.
Laurent Chaouat est également graveur … grave.  On disait eau-fortier autrefois .
Il n’a pas été long à apprendre… passion menée avec un bel entêtement sous le Callot. . . chapeau l’artiste !

Premières expos en 1990 . Il enseigne aujourd’hui les techniques de l’estampe à l’école d’arts plastiques de Châtellerault.

L’ atelier  de ce Merlin l’enchanteur ?
Une grotte ornée Sapiens troisième génération … espace cubique au demeurant - doté d’une mezzanine  - où des  géométries improbables se carambolent sur le mode allegro vivace ... dans un espace  discrètement ensoleillé.
Les maisons de thé japonaises ont des murs de papier fin.

Ici  la transparence entre dans le protocole et l’organisation de l’espace. 

Le blanc lorsqu'il se cogne aux parois récolte quelques bleus... sans plus.  

On peut tenir là jusqu'à la fonte des neiges.

La couleur avance à pas de colombe.  Le peintre a la main verte, mais rétractile … pas d’éclats déplacés ni de saturation chromatique.

Une épaisseur de trait réduite à un cheveu. Il tend néanmoins l’oreille pour capter la musique qui découle de cet exercice sans se prendre les pieds dans le tapis.

Plusieurs Opus dessinent son répertoire récent :

 

- Au fil du sol

- Lignes de suite

- Au bord l’écho

- Stances

 

mais pas seulement.

Ces traces sur un panneau peint,  par exemple  … ne sont pas les coups de griffes d’un Grizzli voire même d’un lynx hypocondriaque. Une gouge est passée par là, en petite fée intrusive de la verticalité brève, mais ce qui relève de l’horizontal n’est pas non plus dénué d’intérêt.
Cartes à gratter, bois gravé, collages, techniques mixtes,  font également partie du contrat….

 

Alors, taille douce dans un monde hard …  au fil du sol ou au fil du rasoir ?
Douces mœurs absolument.  Finalisées subtiles - pas Terminator pour deux embardées de pastels  -  encore qu’une pointe sèche n’ait jamais empêché la pluie de tomber.

 

Comment ça marche ?

 

Écoutons le maître des lieux :

 « Pour aller vers une forme d’abstraction, je pars toujours d’éléments figuratifs. Ces idées, je ne les documente jamais par des photographies. Toujours un vague souvenir. Je regarde longtemps. Plus tard, je me souviens.
Ce sont souvent des éléments venus de la nature, un rocher, un arbre, des feuilles. Évidemment, il s’agit de formes ouvertes et possiblement poétiques.
Par exemple, le paon peut devenir silhouette féminine, forme végétale.
Une fois le vocabulaire trouvé, ça devient un jeu plastique, un système d’association. Je joue avec l’espace, le plein,

le vide, le "poids" des dessins. Je simplifie, multiplie, change d’échelle…  j’inverse, je superpose, ou j'associe des éléments graphiques qui n’ont rien à voir les uns avec les autres jusqu’à faire disparaître les éléments figuratifs identifiables. Je me laisse guider par ce qui apparaît. »

« Ni figuratif, ni abstrait... »

 

C’est dit .  Nous voilà prévenus.
Des influences revendiquées ?
Bacon, Giacometti, Tapies …   l’accompagnent … de loin,  sans vraiment interférer.

 

Mais encore ?

Qu’est-ce au juste qui nous saute aux yeux dans les recoins de sa thébaïde ou sur les travées de ses expositions ?

Des figures libres , une esthétique organisée, l’autorité de la séduction, une capacité à dynamiser la matière, à nourrir des scénographies truculentes et joyeuses, l’espace de la toile  constituant un horizon à dépasser.
Happé par cette architecture de l’effacement, le sujet se fait transformiste, au besoin bat sa coulpe et entretient l’empathie.

 

« Tenter d'échapper à l'image et la transcender,  tel est le challenge. »
« La richesse, c'est l'intuition et l'instinct ! »

Il faut comprendre la logique du père tranquille de cette combustion graphique à l’anthropophagie exfiltrée.

Un dessin s’impose. Le trait est auto suffisant mais mobile.

Le cheval de trait – fût-il au trot – ronge son frein.

La ligne joue sa partition et tient sa droite.

 

Dans une basse cour suggérée, on ne voit jamais de coq à la traîne. Disons, à la rigueur,  un paon de circonstance qui voudrait devenir Carmen, c’est tout .
La « manière noire » des anciens ne joue pas ici la fée Mélusine. Les eaux fortes peuvent cacher des désirs inquiétants et la taille douce moucher gentiment la chandelle.
Au delà de leur valeur d’usage, ces structures euclidiennes ne comportent pas de gras. C'est peu dire qu’elles génèrent le débat plus volontiers que la diatribe.

A tous les scénarios possibles, l'artiste s'attelle sans ciller.

«  Quand je peins, mon cerveau se met en état de veille ou de méditation. Le dessin, l’alphabet est le b.a.-ba de mon travail. C’est lui qui fait la trace. Du pastel sec, je passe ensuite à l’encre de Chine… »

 

Une  brève hésitation :

« Pour le reste,  tu crées mais tu ne sais pas vraiment où tu vas . Tu découvres. »

 

Le fait est. Les lignes parfois ondulantes, suivent des tracés terrestres  qui se déploient de façon stratosphérique.

C’est  la problématique du dragon : un appétit insatiable et puis d’un coup, le ciel serein… les étoiles se mettent en ordre de marche.

Ce qu’on entrevoit d’un verger est sobrement fonctionnel, mais si on soulève les branches d’un geste délicat, on met au jour des artistes de la Renaissance.  Le rossignol n’a pas besoin d’être présenté.

L’imaginaire fonctionne comme une grenade dégoupillée.
En outre, l’élégance de la ligne confirme probablement l’élégance de la vie et la largesse du cœur.

A l’instar du pianiste de Jazz Randy Weston qui aimait dire : « les 88 notes de mon piano sont 88 tambours…»,   

Laurent Chaouat peut désormais, lucidement, paraphraser le musicien US :

Les 88 couleurs de ma palette sont 88 violons !

 

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